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CHRONIQUE • Recherche étudiante
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Les enseignants du primaire face à l’imposition du programme « Éthique et culture religieuse »

Anne-Marie Duclos, Membre du CRIFPE, Université de Montréal

doi:10.18162/fp.2013.a33

Le programme « Éthique et culture religieuse » [PECR] (Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport [MELS], 2008) a été le premier programme complet obligatoire rédigé dans la perspective de l’approche par compétences après la publication du Programme de formation de l’école québécoise [PFEQ] (Ministère de l’Éducation du Québec, 2001). En ce sens, il propose le développement des trois compétences suivantes : réfléchir sur des questions éthiques; manifester une compréhension du phénomène religieux; pratiquer le dialogue. Avec cette nouvelle orientation par compétences, le PECR représente l’aboutissement du processus de déconfessionnalisation du système scolaire québécois entamé depuis les années soixante (MELS, 2008). Son implantation marque un tournant majeur dans les structures éducatives de notre système scolaire québécois (Bouchard et Pierre, 2006). Selon Bareil (2004), ce changement organisationnel significatif et imposé provoque cependant diverses réactions chez les agents qui y sont exposés, notamment chez les enseignants. Le rôle de ces derniers est pourtant déterminant dans l’implantation et la mise en œuvre d’un programme éducatif à grande échelle (Weinbaum et Supovitz, 2010). Ainsi, il semble pertinent d’examiner de plus près certaines conditions liées à l’implantation du PECR ainsi que l’impact de celles-ci sur les enseignants. Nous verrons donc, dans ce texte, certains éléments spécifiques à la mise en œuvre du PECR, dont les ressources disponibles et l’imposition d’une nouvelle posture professionnelle. Ceci nous conduira à formuler nos objectifs de recherche et à présenter quelques éléments relatifs à notre méthodologie. 106

Une coupure de financement néfaste pour la formation

Au Québec, il fallait former près de 23 000 enseignants de niveau primaire et 2400 spécialistes du secondaire dans le cadre de la mise en œuvre du PECR de 2008. Cette implantation à grande échelle et simultanée pour tous les degrés d’enseignement (excepté pour le troisième secondaire), prévoyait un peu plus d’un an pour former les dizaines de milliers d’enseignants selon le modèle de communautés de pratiques avec expertises régionales chapeautées par le Comité national de soutien au plan de formation en Éthique et culture religieuse. Il est à noter que la formation des enseignants s’est réalisée au même moment que l’implantation du PECR. De plus, en raison d’une cessation précoce du financement, la majorité des enseignants n’ont reçu que deux à trois journées de formation, alors que la mise en œuvre d’un programme si complexe aurait exigé un meilleur accompagnement pour les enseignants (Cherblanc et Lebuis, 2011). Cette formation de courte durée résultant d’une fin de financement précipitée aurait eu des effets néfastes sur l’implantation efficace du PECR dans les écoles (Cherblanc et Lebuis, 2011). Aussi nous demandons-nous s’il est possible d’établir un lien entre les conditions d’implantation du PECR, la perception qu’en ont les enseignants et l’utilisation qu’ils en font.

Imposition d’une posture professionnelle

La mise en œuvre nationale du PECR place les enseignants face à une nouvelle posture professionnelle d’impartialité normative (MELS, 2008). Ainsi doivent-ils s’abstenir d’émettre leurs croyances et leurs points de vue en demeurant impartiaux et objectifs devant les savoirs liés aux religions et philosophies qu’ils doivent transmettre (Comité sur les affaires religieuses, 2007). De plus, les enseignants sont appelés à promouvoir la diversité des cultures ainsi que les traditions québécoises à la source de la société, ce qui demande une gestion délicate de l’enseignement en lien avec les phénomènes religieux (Leroux, 2007). Il est à noter qu’une posture professionnelle d’impartialité imposée et caractérisée par un changement de paradigme au niveau de l’enseignement des religions à l’école québécoise pourrait influencer l’intérêt et les préoccupations des enseignants quant à leur utilisation du PECR. Cette nouvelle posture professionnelle constitue effectivement l’un des principaux défis de la mise en œuvre de ce programme (Béland et Lebuis, 2008). C’est dans ce sens qu’au cours de la prochaine année nous nous intéresserons aux aspects affectifs et comportementaux des enseignants du primaire concernant l’imposition du PECR.

Objectifs de recherche et méthodologie envisagée

Notre recherche consiste à décrire, d’une part, la perception qu’ont des enseignants du primaire quant à l’implantation du PECR (notamment en ce qui concerne la formation reçue et les ressources disponibles) et à l’imposition de cette posture d’impartialité, et, d’autre part, l’utilisation qu’ils font de ce programme.

Pour atteindre ces objectifs, nous utiliserons d’abord le questionnaire Stages of Concern, (George, Hall, et Stiegelbauer, 2006a) composé de 65 affirmations où les participants (n=2001) doivent inscrire leur107 degré d’adhésion pour chacun des énoncés sur une échelle de type Likert. Puis, nous nous inspirerons du questionnaire Branching Interview (George, Hall et Stiegelbauer, 2006b) pour réaliser des entrevues semi-dirigées2 après des enseignants (n=21) dans le but de documenter l’utilisation que font des enseignants du primaire du PECR. Les profils que nous dégagerons de l’analyse des données ainsi recueillies nous permettront de vérifier l’existence et la nature d’une corrélation entre les perceptions exprimées par les enseignants par rapport au PECR et la manière dont ils l’utilisent.

Conclusion

Notre recherche cible des problèmes liés à l’implantation d’un nouveau programme éducatif et permet de vérifier l’impact de l’imposition d’une nouvelle posture professionnelle. Aussi sa réalisation permettra-t-elle, nous l’espérons, de mettre l’accent sur l’importance de considérer le point de vue des acteurs du terrain scolaire dans l’élaboration, l’implantation et la mise en œuvre d’un nouveau programme de formation.

1 Nous solliciterons la participation de tous les enseignants de niveau primaire des commissions scolaires Marguerite-Bourgeoys et Pointe-de-l’Île, ce qui représente environ 6000 enseignants. Nous estimons un taux de participation de 3 %.

2 Suite aux résultats obtenus à l’aide du premier questionnaire, nous sélectionnerons 21 enseignants (3 enseignants pour chacun des 7 stades d’intérêts/préoccupations), afin de mieux comprendre les profils. Le questionnaire Stages of Concern devra ainsi être nominal.

Références

Bareil, C. (2004). Gérer le volet humain du changement. Montréal, QC : Éditions Transcontinental.

Béland, J.-P. et Lebuis, P. (dir.). (2008). Les défis de la formation à l’éthique et à la culture religieuse. Québec, QC : Presses de l’Université Laval.

Bouchard, N. et Pierre, J. (2006). Éthique et culture religieuse à l’école. Québec, QC : Presses de l’Université du Québec.

Cherblanc, J. et Lebuis, P. (2011). La formation du personnel éducatif aux nouveaux savoirs du programme Éthique et culture religieuse : mission impossible. Télescope, 17(3), 79-99. Repéré à
http://www.telescope.enap.ca/Telescope/docs/Index/Vol_17_no_3/Telv17n3_cherblanc_lebuis.pdf

Comité sur les affaires religieuses. (2007). Le programme d’éthique et culture religieuse. Avis à la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport. Québec, QC : Gouvernement du Québec. Repéré à
http://www.mels.gouv.qc.ca/fileadmin/site_web/documents/PSG/aff_religieuses/AvisProgECR_f.pdf

George, A. A., Hall, G. E. et Stiegelbauer, S. M. (2006a). Measuring implementation in schools: The stages of concern questionnaire. Austin, TX: Southwest Educational Development Laboratory.

George, A. A., Hall, G. E. et Stiegelbauer, S. M. (2006b). Measuring implementation in schools: Levels of use. Austin, TX: Southwest Educational Development Laboratory.

Leroux, G. (2007). Éthique, culture religieuse, dialogue. Arguments pour un programme. Montréal, QC : Fides.

Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport. (2008). Programme d’éthique et culture religieuse. Québec, QC : Gouvernement du Québec. Repéré à http://www.mels.gouv.qc.ca/programme-ethique-et-culture-religieuse

Ministère de l’Éducation du Québec. (2001). Programme de formation de l’école québécoise. Québec, QC : Gouvernement du Québec. Repéré à http://www1.mels.gouv.qc.ca/sections/programmeFormation

Weinbaum, E. et Supovitz, J. A. (2010). Planning ahead: Make program implementation more predictable. Phi Delta Kappan, 91(7), 68-71.

Pour citer cet article

Duclos, A.-M. (2013). Les enseignants du primaire face à l’imposition du programme « Éthique et culture religieuse ». Formation et profession, 21(3), 106-108. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2013.a33

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