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CHRONIQUE • Point de vue international
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Accompagner l’entrée dans le métier des enseignants novices ou comment créer du milieu pour vivre

Ghislain CARLIER, Jean-Louis DUFAYS, Luc ALBARELLO

UCL – EDEF

doi:10.18162/fp.2012.a13

Transposée à la formation initiale des enseignants et à leur début de carrière, l’injonction de Clot (2013) reprise en titre interpelle l’ensemble des acteurs du monde de l’éducation, formateurs, directions d’établissement et décideurs politiques. En Belgique francophone, elle tombe à pic par rapport aux nombreuses directives ministérielles qui transforment petit à petit la régulation du travail enseignant (Maroy, 2009). Un dossier important reste cependant en attente d’une décision politique dûment implémentée : l’accompagnement de l’entrée dans le métier des novices. La présente rubrique résume les lignes de force de la journée d’étude consacrée à ce thème par l’École d’éducation et de formation (EDEF) de l’Université catholique de Louvain.

Accompagner les enseignants novices aujourd’hui s’avère être une priorité absolue; cela implique de prendre en compte la construction de leur identité professionnelle, la mobilité inhérente aux débuts de l’exercice du métier et les modalités d’accompagnement existantes.

L’identité professionnelle prend ses racines dans ce que l’individu était avant son entrée en fonction : les repères, les valeurs, les modèles, la formation initiale et le « déjà-là » colorent sa représentation du métier. Il est parfois sous l’emprise d’une euphorie anticipatrice ambivalente, chargée néanmoins de crainte. Crainte bien légitime puisque l’individu est fréquemment confronté au « choc du milieu », d’autant plus fort qu’il effectue des intérims courts en situations difficiles, dans lesquels la considération des collègues et de la direction n’est pas toujours présente. Le réflexe protectionniste prend alors le pas au point que le souci majeur du novice est de scinder les fonctions administratives, relationnelles et d’apprentissage inhérentes au métier.71 La confrontation à la réalité est d’autant plus importante que les enseignants débutants ont eu un parcours scolaire qui les a tenus à l’écart de l’échec et que leur origine socioculturelle est élevée.

En revanche, le choc de la réalité s’atténue lorsque l’enseignant novice se sent accueilli et épaulé par la direction et par les collègues en place. Lorsqu’il perçoit qu’il a droit à l’erreur sans être stigmatisé voire congédié, l’envie de poursuivre dans le métier s’accroit et le risque de décrochage diminue. « Le collectif est fait pour que chacun se sente capable d’être seul », comme l’écrit paradoxalement Clot (2013). Du reste, de nombreux jeunes n’ont pas le projet de s’installer définitivement dans l’enseignement et sont tentés par des expériences professionnelles diverses, quitte à revenir ultérieurement en milieu scolaire. En réalité, il apparaît que le taux d’abandon est en relation avec le niveau du diplôme et le nombre de mois prestés durant la première année (Delvaux, Desmarez, Dupriez, Lothaire et Veinstein, 2013).

La formation initiale peut faire beaucoup (plus ou mieux) pour équiper les futurs enseignants à affronter le choc de la réalité : stages bien préparés et mieux accompagnés dans une diversité de publics; travail significatif sur les préconceptions; sensibilisation aux facettes complémentaires du métier : transmission, socialisation et éducation. Ces multiples constats relatifs aux difficultés d’insertion professionnelle des novices dans un univers exigeant posent non seulement la question de leur formation initiale mais, bien plus encore, celle de leur projet professionnel et de leur sélection à l’entrée.

Lorsque les bonnes conditions sont remplies, le novice atteint un premier palier de consolidation des acquis et (re)trouve du plaisir à exercer son métier.

Pour que le passage entre la formation initiale et l’entrée dans le métier soit aussi harmonieux que possible, il importe de construire les meilleures synergies entre les deux mondes et qu’un lien puisse être maintenu et renforcé entre les deux milieux, en particulier dans le cadre de la formation continue.

Bon nombre de dispositifs formels et informels conçus pour soutenir l’insertion professionnelle des novices ont fait leurs preuves : mentorat, codéveloppement et coaching. Les enseignants qui en bénéficient estiment apprendre à devenir plus efficaces, apprécient d’appartenir à un groupe, prennent le temps de réfléchir sur leur pratique et ils trouvent une réponse à leur sentiment de solitude. Ils relèvent néanmoins le risque de surcharge lié à l’investissement pesant dans la gestion des tâches nouvelles, multiples et exigeantes. Les dispositifs d’accompagnement devraient être institutionnalisés, en combinant les dimensions structurelles, didactiques et pédagogiques, afin de rejoindre Vygotsky (cité par Clot, 2013) pour qui « L’individu est la forme supérieure du collectif ». Plus que tout, le début de carrière pourrait être gradué en difficultés, sans négliger de revaloriser le métier sous plusieurs angles, notamment l’angle symbolique par une promotion plus positive.

De leur côté, les tuteurs devraient pouvoir bénéficier de formations consistantes leur permettant d’acquérir des compétences professionnelles neuves : accompagner des novices représente une fonction différente du métier d’enseignant. Des espaces d’inter-visions pour inscrire leurs propres actions dans une dynamique réflexive devraient leur être accessibles.

À ce jour, les intérims sont la plupart du temps confiés aux novices sans emploi. Ces situations professionnelles sont pesantes et stressantes : adaptation au pied levé à un milieu inconnu, contrat de brève durée, etc. Des enseignants chevronnés pourraient bénéficier d’une année sabbatique durant laquelle ils seraient disponibles pour effectuer des remplacements. Des novices occuperaient momentanément leur place durant un an.72

En conclusion, à travers ces différents aspects abordés ci-dessus, l’entrée dans le métier d’enseignant, et particulièrement l’accompagnement des enseignants novices, est devenue une problématique qui ne peut plus être laissée à la seule bonne volonté ni à l’amateurisme des uns ou des autres. Des expériences pilotes significatives et des écrits scientifiques éclairants (Paul, 2004) devraient suffire à inspirer des décisions politiques pertinentes en la matière.

Références

Clot, Y. (2013). Développer le collectif dans l’individu? Dans B. Carnel & J. Moniotte (dir.). Intervention, recherche et formation. Quels enjeux, quelles transformations? (p. 24-36). Amiens : ARIS.

Delvaux, B., Desmarez, P., Dupriez, V., Lothaire, S. et Veinstein, M. (2013). Les enseignants débutants en Belgique francophone : trajectoires, conditions d’emploi et positions sur le marché du travail. Les cahiers du GIRSEF, 92. Louvain-la-Neuve : GIRSEF.

EDEF. (2013). L’accompagnement de l’entrée dans les métiers de l’éducation et de la formation. I. Le cas des enseignants débutants. Louvain-la-Neuve : Journée d’étude.

Maroy, C. (2009). Régulation post-bureaucratique des systèmes d’enseignement et travail enseignant. Dans L. Mottier Lopez et M. Crahay (dir.), Évaluations en tension. Entre la régulation des apprentissages et le pilotage des systèmes (p. 83-99). Bruxelles : De Boeck.

Paul, M. (2004). L’accompagnement : une posture professionnelle spécifique. Paris : L’Harmattan.

Pour citer cet article

Carlier, G., Dufays, J.-L. et Albarello, L. (2012). Accompagner l’entrée dans le métier des enseignants novices ou comment créer du milieu pour vivre. Formation et profession, 20(1), 71-73. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2012.a13