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CHRONIQUE • Formation des maîtres
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Pourquoi le constructivisme est-il devenu « le » discours dominant en éducation?

Clermont Gauthier, Professeur titulaire, Université laval

Anthony Cerqua, Étudiant-chercheur Université Laval

doi:10.18162/fp.2012.a12

« Although constructivism began as a theory of learning, it has progressively expanded its dominion, becoming a theory of teaching, a theory of education, a theory of the origin of ideas, and a theory of both personal knowledge and scientific knowledge. Indeed constructivism has become education’s version of the ‘grand unified theory’. » (Matthews, 2000).

La citation en exergue illustre bien l’importance du constructivisme devenu aujourd’hui la « théorie de référence » dans bon nombre de systèmes éducatifs (Perrenoud, 2003). On pourrait même dire que le concept de constructivisme 67 est un « traveling idea » ou encore un « traveling policy » qui a été transférée et transposée dans les systèmes éducatifs tout autour de la planète, et ce, aux niveaux local, national ou global : « Traveling policies are those which move and are adopted across different sites, shaped by the activity of supra-national and transnational agencies, and by shared educational agendas » (Schweisfurth, 2013, p. 2).

« Qu’est-ce qui rend le discours constructiviste si séduisant? Par le biais de quels mécanismes de persuasion s’est-il progressivement imposé comme une évidence, comme une doctrine incontournable? » Examinons la question d’une part sous l’angle du fond, c’est-à-dire de la nature des arguments invoqués, et, d’autre part, sous celui de la forme, celle-ci étant comprise en tant que mécanisme de persuasion. Les deux aspects sont évidemment reliés, mais les distinguer permet de mieux saisir la finesse du concept de constructivisme.

Le constructivisme, un discours généreux et à prétention de vérité

Sur le plan du fond, ce discours séduit d’abord parce qu’il est généreux dans sa visée. Il s’est approprié le développement de certaines finalités telles que l’éveil démocratique et la préparation au monde de demain. Dans le premier cas, le constructivisme utilise l’argument émancipatoire et propose comme finalité de libérer les individus des formes oppressives de contrôle qui mettent un frein au développement autonome de la pensée. En corollaire viennent des stratégies pédagogiques qui favorisent le dialogue, la coopération et le travail en équipe. Ainsi, une éducation pour la démocratie passerait par l’expérimentation de la démocratie en classe. Selon Dewey, Freire ou d’autres auteurs, cela peut signifier différentes modalités de partage du pouvoir entre l’enseignant et les élèves, ces derniers pouvant exercer un plus ou moins grand contrôle sur le curriculum, les activités d’apprentissage, les modalités d’évaluation.

Une autre caractéristique altruiste du discours constructiviste renvoie à l’argument de la préparation des élèves à un monde en mutation perpétuelle. Cette finalité prend sa source dans l’idée que la nature changeante des connaissances et des habiletés requises pour fonctionner dans le monde de demain nécessite la mise en place de formes flexibles de connaissances et d’habiletés. On reconnaît l’injonction « apprendre à apprendre »; on perçoit aussi le discours contemporain des compétences parfaitement aligné sur cette préoccupation. L’économie du savoir est devenue une idée phare de la mondialisation et requiert plus que jamais des approches d’enseignement qui permettront de développer les compétences, la flexibilité, la créativité et l’innovation (Schweisfurth, 2013, p. 33).

Il va sans dire que ces deux finalités promouvant la démocratie ou la préparation au monde de demain ne sont pas l’apanage du discours constructiviste mais, par une sorte de phénomène d’amalgame d’idées, tout se passe comme si elles lui ont naturellement été associées.

Le constructivisme séduit également parce qu’il se présente comme un discours de vérité. L’argument cognitif « l’enfant construit ses connaissances » produit un important effet de conviction. Dans un curieux petit texte, Perrenoud (2003) élabore une analogie entre le constructivisme et la gravitation universelle. Pour lui, on ne songerait pas un instant à être pour ou contre la gravitation pour la simple raison qu’elle est une loi de la nature dont « on ne peut que prendre acte ». Il en irait de même selon lui du constructivisme qui « est une “loi” de l’apprentissage humain qui dit que tout apprentissage passe par une activité mentale du sujet » (p. 8). Haussé ainsi au niveau de « vérité universelle », le constructivisme est devenu une pensée collective et distincte de l’arbitraire de l’opinion et de la croyance individuelle.

Le constructivisme et ses mécanismes de persuasion

Sur le plan de la forme, le constructivisme utilise plusieurs stratégies de persuasion.

Le constructivisme séduit parce qu’il est foncièrement tautologique. Affirmer que l’enfant construit ses connaissances est en réalité une idée peu éclairante et d’une banalité peu commune. Ce mécanisme argumentatif permet alors, par sa simplicité même, de faire fondre les oppositions et de rallier les publics les plus divers : enseignants, administrateurs, politiciens, parents. En effet, personne ne conteste que c’est l’enfant qui, ultimement, construit ses connaissances. La question fondamentale est plutôt de savoir comment on peut l’aider le mieux possible à le faire. Sur ce point, les réponses des constructivistes et des instructionnistes sont cependant fort différentes.68

Le discours constructiviste séduit parce qu’il est dissimulation. En brandissant comme loi universelle le postulat tautologique de la construction des connaissances, le constructivisme avalise en quelque sorte toutes les constructions au sujet du réel. Quand la connaissance est réduite au personnellement ou au socialement construit, il en faut peu pour que le réel n’existe plus et que tous les discours, même les plus surréalistes, prétendent à une égale vérité. Ce peut être un bon coup de marketing pour susciter l’adhésion, mais c’est un point d’achoppement majeur, car le discours constructiviste se donne alors pour autre chose que ce qu’il est : il feint d’être science et vérité universelle, mais cache qu’il n’est qu’opinion.

Le constructivisme séduit parce qu’il est œcuménique. Il étend ses tentacules dans toutes les sphères : en art, en philosophie, en sociologie, en éducation. Dans la littérature éducative où il est particulièrement foisonnant, le constructivisme est présenté comme théorie d’apprentissage, théorie d’éducation, théorie d’enseignement, théorie de la cognition, théorie personnelle de la connaissance, théorie de la connaissance scientifique, théorie d’éthique et de politique éducative, ou encore plus globalement comme vision du monde (Matthews, 2000). Comme discours rassembleur, il ne se fait pas mieux : puisque chacun construit ses connaissances donc tout le monde est constructiviste! (Phillips, 1995).

Le discours séduit parce qu’il est irréfutable. Lorsque des critiques lui sont adressées, il se transforme automatiquement en autre chose. Il n’est alors pas rare d’entendre : « Monsieur, le constructivisme dont vous parlez n’est pas le constructivisme, le constructivisme est plutôt… ceci ou cela ». Comme l’hydre de Lerne dont les têtes coupées se multiplient sans cesse, cette identité multiple rend le constructivisme indestructible, imperméable à toute critique.

Enfin, le discours séduit parce qu’il est caricatural comme dans l’opposition « lighting the flame » vs « filling the bucket ». Dans la littérature constructiviste, on ne compte plus les allusions à la pédagogie traditionnelle, à la mémorisation débile, au déversement mécanique des connaissances dans la tête de l’enfant, à l’obéissance servile comme si la classe pouvait se faire en l’absence de toute forme de jugement de la part de l’enseignant. C’est un discours polémique qui attaque un ennemi imaginaire, la pédagogie traditionnelle, qui ne peut se défendre parce qu’elle n’existe tout simplement pas. En fait, la stratégie de s’opposer pour mieux se poser et se définir ne fonctionne que par la mise en scène d’un diable fantasmé, que l’on pourfend à la manière de Don Quichotte face aux moulins à vent.

Conclusion

On aurait tort d’associer le constructivisme à une posture de gauche ou de droite. Les deux peuvent facilement y faire leur lit que ce soit sur le plan des finalités poursuivies, de l’interprétation du réel, des stratégies à mobiliser. Le constructivisme a simplement besoin de croyants pour exister et se propager. Manifestement, il a réussi à en convertir partout. C’est précisément là que réside la réponse à notre interrogation de départ sur les raisons de son succès : le constructivisme présente plusieurs attributs du discours religieux. Pour paraphraser Marx, il est l’opium des réformateurs.69

Références

Matthews, M. (2000). Constructivism in science and mathematics education. Repéré à http://educa.univpm.it/inglese/matthews.html

Perrenoud, P. (2003). Pour ou contre la gravitation universelle? Résonances, 3, 7-9. Repéré à http://www.unige.ch/fapse/SSE/teachers/perrenoud/php_main/php_2003/2003_22.html

Phillips, D. C. (1995). The good, the bad, and the ugly : The many faces of constructivism. Educational Researcher, 24(7), 5-12.

Schweisfurth, M. (2013). Learner-centred education in international perspective. Whose pedagogy for whose development? New York, NY : Routledge.

Pour citer cet article

Gauthier, C. et Cerqua, A. (2012). Pourquoi le constructivisme est-il devenu « le » discours dominant en éducation? Formation et profession, 20(1), 67-70. http://dx.doi.org/10.18162/fp.2012.a12